Martine Aubry

Cachan : la discrimination préoccupe

De quoi parle-t-on en banlieue parisienne ? Qu’est-ce qui intéresse, inquiète, mobilise les habitants ? A Cachan, au risque d’être taxée de caricature, les sujets de préoccupation ne sont pas les mêmes que ceux qu’on a pu voir émerger dans les salles à Auch ou à Angoulême. Jusqu’ici, on n'avait jamais autant entendu parler de discriminations, d’obligation pour les jeunes adultes de changer de nom pour travailler, de l’immigration ou des rapports avec le Sud et l’Afrique en particulier. Vendredi soir, il y avait quelques chefs d’entreprise, inquiets de la tournure que prend l’économie française, du manque de formation des jeunes. Ou quelques remarques sur les problèmes des salaires trop bas. Mais en vrai, le débat n’était pas là. Dans le gymnase, les jeunes qui prennent la parole disent les choses sans fioriture, sans même trop de concept politique : une jeune fille explique qu’à 35, dans une classe, c’est difficile de travailler. D’autres se demandent s’ils vont devoir se raser, changer de couleur de peau et de nom s’ils veulent avancer dans la vie. Jusqu’au témoignage d’un jeune homme. Il travaille dans une association, qui se charge de trouver des stages dans des entreprises pour des jeunes. Son histoire fera rire toute l’assistance, à la fin. Mais dans le fond, elle est glaçante. Racontant une réalité qu’on a du mal à imaginer, dans la mesure ou il faut le dire, on y est pas confronté directement. Pour placer ses jeunes, il prend un nom qui sonne français moyen, Eric Vidal. Mais, comme il le dit lui-même, il n’a « pas vraiment un physique de Norvégien. » Or, le responsable d’une entreprise qui avait déjà pris bon nombre de ses jeunes en stage, avait demandé à le rencontrer. Pour lui, la perspective était très angoissante. Il avait peur d’être pris en flagrant délit de mensonge, de dissimulation. D’autant que son interlocuteur, dans cette entreprise, se fait appeler Monsieur de quelque chose. La rencontre s’annonce et tourne à la farce : ledit monsieur de quelquechose l’accueille dans son bureau, le sourire jusqu’aux oreilles en prononçant son nom et en dévoilant la supercherie. C’est que lui aussi y a recours : il est coiffé avec une grosse afro… A mensonge, mensonge et demi. Cette société de la dissimulation, de la crainte des origines, des différences, les habitants de Cachan en ont marre. ils parlent des banlieues, qui sont « des richesses », d’architecture, de rénovation urbaine, mais aussi d’un fort besoin de culture. Aucun misérabilisme, aucune plainte. Juste l’envie de trouver sa place dans la société française. Dans cette soirée, alors que l’hystérie autour de l’affaire Frédéric Mitterrand est à son comble, on ne parlera d’ailleurs pas de ce sujet qui semble pourtant faire l’actualité. La preuve, il agitait fort les quelques journalistes présents à la conférence de presse une demi-heure avant le débat. Un seul participant s’éloignera un peu de « la France qu’on aime. » Il se lève et explique ne pas être socialiste, mais assure être venu « par curiosité. » Et invite les socialistes à retrouver leurs valeurs, à dire des choses sur la société, arrêter de s’abîmer et loue l’effort de pédagogie et de discussion fait pendant la réunion. « Il faut parler des vrais problèmes des gens, dites à vos responsables de je sais pas quoi là qu’ils doivent arrêter de se taper dessus, si vous voulez réussir en 2012, vu que Sarko arrête pas de vous piquer vos idées. » La salle rit, Martine Aubry lui fera une invitation officielle à venir parler devant le bureau national du PS de cette idée de travailler ensemble et d’arrêter de parler d’autre chose. « On se salit nous-mêmes », lâchera Martine Aubry. Ce n’est vraiment pas l’impression que donnent ces débats. Justine Fisher

Maison commune à Auch

Comme disait le Général De Gaulle, à moins que ça soit Manu Chao, on est toujours rattrapé par son histoire. Martine Aubry, toute première secrétaire du PS qu’elle soit n’échappe pas à cette loi d’airain. Dans le gymnase d’Auch, où se tient la deuxième étape du tour de France, un homme se lève. La quarantaine, à peine, il explique qu’il travaille à Toulouse, à 80 km de là, et que s’il a pu être là, « c’est parce qu’il a pris une RTT pour venir la voir. » « Merci Martine », conclut-il au milieu de la salle hilare.

On pourrait se dire que cette petite histoire tient de l’anecdote, du clin d’œil. En vrai, à y voir de plus près, elle raconte quand même un truc qui ne cesse de surprendre : à Auch, à 18 h 30, alors que le temps est délicieux, à rester en terrasse à siroter son floc de Gascogne ou dans son jardin, presque 800 personnes ont trouvé le temps de venir parler à la première secrétaire du PS, la maire de Lille pour d’autres, ou l’ancienne ministre des affaires sociales, maire des emplois jeunes et des RTT donc.

Franchement, ça épate, de voir des gens se lever, prendre un micro et expliquer comment ils pensent qu’on peut rendre « la vie plus douce », comme dit Martine Aubry. On parle bien de victoire électorale, de battre la droite en 2012, d’en finir avec le sarkozysme. Mais bizarrement, ça n’est pas que le sujet.
La société plus douce, voilà ce dont les gens ont envie de parler. De remettre « l’homme au milieu », de plus de « solidarité », de moins de peur et de plus de culture et d’éducation pour tous. De la possibilité de vivre dans une région rurale sans avoir à faire une croix sur un hôpital, des lieux de culture, de formation.

Ça serait donc ça la politique en fait ? Autre chose que des promesses mirifiques, des envolées lyriques, des lendemains qui chantent puis déchantent. Il en va ainsi des jeunes qui prennent la parole. De quoi parlent-ils. Ils se sentent « oubliés », trouvent qu’on ne « leur laisse pas leur chance ». Comme ces garçons qui cherchent du travail dans le bâtiment et expliquent « qu’ils aimeraient changer la mentalité des patrons. » Une jolie fille s’empare du micro, lunettes à grosse monture, jupe en jean taille haute, ceinturée large. Elle explique être en BTS, a 21 ans. Doit travailler à côté, comme beaucoup d’autres étudiants. L’air de rien, elle lance un scud : « On aurait juste besoin d’un truc dans ce pays, de soutien pour réussir nos études. Quelque chose qui nous permette de vivre comme quelqu’un de 21 ans, avec une vie sociale et tout et pas comme un enfant ».

Evidemment, derrière, n’importe qui peut relancer sur la création de l’allocation d’autonomie, la question de la réussite à l’université, franchement, ça n’a pas la puissance des deux phrases précédentes. D’ailleurs, c’est drôle, dans ces assemblées, ce qui marque, ce sont ces histoires-là. Il y en aura d’autres. Des spécialistes de l’insertion sociale qui racontent la grande misère de leur travail, à ceux qui avouent ne pas savoir comment se dépatouiller du RSA, en passant par un artisan en retraite –pas de votre bord, tiendra-t-il à préciser- qui demande quand la gauche gagnera enfin.

La politique par le petit bout de la lorgnette diront les grincheux. Enfin, la blogueuse peut témoigner, quand les gens sortent, ils ont l’air contents. Ah non, pas toujours. Par exemple quand ils ne trouvent pas la feuille pour laisser leurs suggestions, ils ont tendance à tomber sur la première venue pour exiger qu’on leur indique ou se trouve la pile… Et comme généralement il arrive qu’on est celle-là, on a bien l’air nouille.

Et puis finalement, le moment arrive où l’on parle des « valeurs de la gauche ». Le truc-qui-fait-peur. Surtout quand ça cause alliances, ou pas. Accords électoraux, ou pas. Listes pour les régionales, et rénovation du PS. Le participant aux débats s’embarrasse pas de motion, d’équilibres qu’on imagine complexes. Il dit : « il nous faut être fier des valeurs de gauche, faut arrêter d’avoir peur, quand est-ce qu’on assume qu’on est bien à gauche ? » Ou bien, perfide, dit : « regardez en Allemagne, si on joue à moitié le jeu de l’autre, on gagnera pas les élections. Le PS qui flirte avec la droite se fait laminer.»

Jusqu’à l’intervention que tout le monde redoutait. Un monsieur, genre passé 70 ans, béret de berger sur la tête se lève, prend le micro et déplie doucement un papier. L’animateur ne panique pas, le public s’inquiète de savoir si ça va pas pourrir l’ambiance. On le sait, c’est une figure de rhétorique classique de la réunion publique, un peu comme dans Spirou, quand le maire de Champignac sort une liasse de 200 feuilles et entame son discours en disant, « je serai bref ».

Le staff socialiste garde son sang-froid, c’est aussi son métier, après tout. Fausse alerte. Le monsieur est un militant chenu et barbu, il a 80 ans. Et il dit un truc très simple : « Il faut gagner en 2012. Mais pour cela il nous faut un projet et un candidat qui redonnera envie aux gens de voter à gauche pour chasser Sarkozy, et nous redonner l’envie de la victoire. » Certes, il avait deux fois le verbe redonner dans la phrase. Mais bon, comme on me l’a appris à l’école publique, en CM2, il vaut mieux se répéter que se contredire, non ?

Justine Fisher

Auch : questions et débats avec Martine Aubry

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