De quoi parle-t-on en banlieue parisienne ? Qu’est-ce qui intéresse, inquiète, mobilise les habitants ? A Cachan, au risque d’être taxée de caricature, les sujets de préoccupation ne sont pas les mêmes que ceux qu’on a pu voir émerger dans les salles à Auch ou à Angoulême. Jusqu’ici, on n'avait jamais autant entendu parler de discriminations, d’obligation pour les jeunes adultes de changer de nom pour travailler, de l’immigration ou des rapports avec le Sud et l’Afrique en particulier. Vendredi soir, il y avait quelques chefs d’entreprise, inquiets de la tournure que prend l’économie française, du manque de formation des jeunes. Ou quelques remarques sur les problèmes des salaires trop bas. Mais en vrai, le débat n’était pas là.
Dans le gymnase, les jeunes qui prennent la parole disent les choses sans fioriture, sans même trop de concept politique : une jeune fille explique qu’à 35, dans une classe, c’est difficile de travailler. D’autres se demandent s’ils vont devoir se raser, changer de couleur de peau et de nom s’ils veulent avancer dans la vie.
Jusqu’au témoignage d’un jeune homme. Il travaille dans une association, qui se charge de trouver des stages dans des entreprises pour des jeunes. Son histoire fera rire toute l’assistance, à la fin. Mais dans le fond, elle est glaçante. Racontant une réalité qu’on a du mal à imaginer, dans la mesure ou il faut le dire, on y est pas confronté directement.
Pour placer ses jeunes, il prend un nom qui sonne français moyen, Eric Vidal. Mais, comme il le dit lui-même, il n’a « pas vraiment un physique de Norvégien. » Or, le responsable d’une entreprise qui avait déjà pris bon nombre de ses jeunes en stage, avait demandé à le rencontrer. Pour lui, la perspective était très angoissante. Il avait peur d’être pris en flagrant délit de mensonge, de dissimulation. D’autant que son interlocuteur, dans cette entreprise, se fait appeler Monsieur de quelque chose. La rencontre s’annonce et tourne à la farce : ledit monsieur de quelquechose l’accueille dans son bureau, le sourire jusqu’aux oreilles en prononçant son nom et en dévoilant la supercherie. C’est que lui aussi y a recours : il est coiffé avec une grosse afro… A mensonge, mensonge et demi.
Cette société de la dissimulation, de la crainte des origines, des différences, les habitants de Cachan en ont marre. ils parlent des banlieues, qui sont « des richesses », d’architecture, de rénovation urbaine, mais aussi d’un fort besoin de culture. Aucun misérabilisme, aucune plainte. Juste l’envie de trouver sa place dans la société française.
Dans cette soirée, alors que l’hystérie autour de l’affaire Frédéric Mitterrand est à son comble, on ne parlera d’ailleurs pas de ce sujet qui semble pourtant faire l’actualité. La preuve, il agitait fort les quelques journalistes présents à la conférence de presse une demi-heure avant le débat.
Un seul participant s’éloignera un peu de « la France qu’on aime. » Il se lève et explique ne pas être socialiste, mais assure être venu « par curiosité. » Et invite les socialistes à retrouver leurs valeurs, à dire des choses sur la société, arrêter de s’abîmer et loue l’effort de pédagogie et de discussion fait pendant la réunion. « Il faut parler des vrais problèmes des gens, dites à vos responsables de je sais pas quoi là qu’ils doivent arrêter de se taper dessus, si vous voulez réussir en 2012, vu que Sarko arrête pas de vous piquer vos idées. »
La salle rit, Martine Aubry lui fera une invitation officielle à venir parler devant le bureau national du PS de cette idée de travailler ensemble et d’arrêter de parler d’autre chose. « On se salit nous-mêmes », lâchera Martine Aubry. Ce n’est vraiment pas l’impression que donnent ces débats.
Justine Fisher