Tourcoing : le regard d'Emmanuel Rivat
Par Emmanuel Rivat, Doctorant en Sociologie Politique à Sciences Po Bordeaux et à Universiteit Van Amsterdam.
Jeudi 5 Novembre, cinquième étape du Tour de France à Tourcoing, Martine Aubry fait son une entrée dans une salle comble. Proche de Lille, c’est presque « à la maison » que la secrétaire générale du Parti Socialiste fait le déplacement pour donner la parole et écouter les inquiétudes et les attentes d’une salle chaleureuse, mais aussi attentive et singulièrement exigeante. Les temps sont difficiles, et les citoyens ne veulent pas laisser passer la chance d’interroger, ou d’interpeller, publiquement, Martine Aubry, et dans le même temps, la place du Parti Socialiste dans la France d’aujourd’hui.
Tourcoing est à l’image de la France. Touchée par la crise. Crise du textile et de l’imprimerie. Chômage. Mais aussi une ville dynamique et innovante, en relation avec ses traditions et son passée, à l’image du musée « La Piscine », ou statues et tableaux entreposées dans une piscine de brique rouge, fascinent dans leur nudité. L’ouverture est locale, nationale, internationale. Il s’agit de ma première venue à Tourcoing. Il s’agit aussi de ma première venue à un meeting du Parti Socialiste, à l’invitation du Laboratoire des Idées. Je ne suis pas au parti socialiste. Je n’en suis que plus curieux.
« La France que j’aime », intitulé de la rencontre, interpelle. Elle représente auprès des militants et des non-militants de la région, un triple défi. Écouter, d’abord, renouer un dialogue entre le PS et la société qui au cours des dernières années s’était délité, s’était perdu, reprendre le bon fil. Echanger, ensuite, pour constater les difficultés, mettre des mots sur les injustices, retrouver une parole commune. Proposer, enfin, pour le Parti Socialiste, une analyse de la situation, de la crise, mais aussi du changement pour incarner résolument « une alternative crédible ».
Sur la forme du débat, les profils se montrent très diversifiés et la parole relativement équilibrée. Etudiants, syndicalistes, chefs d’entreprises, chômeurs, responsables associatifs, mère au foyer, se succèdent au micro pour y présenter des témoignages personnels et collectifs, des expériences vécues, des envies : dénoncer une France à deux vitesses, la France des privilégiés et de ceux qui galèrent, la difficulté de trouver ou de retrouver un emploi, l’absence justement d’égalité des chances et de formations adéquates, et la discrimination de tous les jours.
Beaucoup de secteurs furent abordés : l’industrie, le textile et l’agriculture, mais aussi l’associatif, la culture. Beaucoup de thématiques transversales : la mobilité sociale, le pouvoir d’achat, la richesse de la diversité, la répartition des richesses. Les encouragements à penser et trouver une nouvelle dynamique, à retrouver le chemin d’une société de gauche reviennent fréquemment. « Les 35 heures, c’était bien Martine, pourquoi on n’en parle plus, pourquoi pas plus ? » interpelle un militant. Un autre ajoute : « Il faut des impôts, c’est nécessaire, et on veut bien payer plus d’impôts, encore faut-il savoir comment on les dépense et comment on partage les richesses ».
Martine Aubry prend des notes, écoute, apporte des réponses. Elle dénonce la « société matérialiste », défend des mesures « socialement acceptables », et pour cela propose des orientations : repenser la « place de l’Etat », de nouvelles règles pour « bien vivre ensemble », une « fiscalité juste » pour les uns et les autres, l’éventuelle sanction de la « mise sous tutelle des entreprises », enfin, pour ne plus laisser les forces aveugles du marché commander nos vies, et reconstruire du lien social. Quelques ombres cependant au tableau. L’Europe est restée encore une fois de plus en retrait, dans les tiroirs, malgré elle, trop lointaine, ou mal-comprise.
Cependant, l’expérience fut positive. Pas une gesticulation médiatique, de celle qui confisque un lendemain d’élection présidentielle la parole des citoyens, à l’image de Nicolas Sarkozy. « Du dialogue », « du respect », des témoignages personnels et des témoignages collectifs, les demandes dans la salle ont exprimé un immense besoin d’écoute, et surtout d’échange et de construction, pour changer « une France déshumanisée », dans laquelle beaucoup ne se reconnaissent plus.
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