« La grande récession » : Apprendre de nos erreurs
« La grande récession » : Apprendre de nos erreurs
L’humanité vient de traverser sa plus longue et violente crise économique depuis la grande Dépression de 1929, détruisant des dizaines de millions d’emplois à travers la planète, annihilant des décennies d’efforts passés à lutter contre la précarité, la pauvreté et la famine, et augmentant les risques d’instabilité politique et sociale dans de nombreuses régions du monde. Cette « grande récession », comme on la surnomme déjà, nous a ouvert les yeux comme jamais auparavant sur le degré de globalisation de l’économie mondiale. Ce phénomène, dont nous avons sans cesse bénéficié pendant les périodes de croissance, nous a cette fois heurtés.
Cette torpeur économique appelle non pas à un rejet total de la mondialisation, mais à un contrôle et une régulation accrue de cette dernière afin d’en maximiser les bénéfices et d’en réduire les risques ; afin de rediriger la finance vers les activités productives ; afin de contenir la spéculation sur les marchés financiers ou de la rendre inutile en proposant aux investisseurs des alternatives attrayantes et créatrices de croissance stable, élevée bénéfiques à l’ensemble des agents économiques. Si la totalité des chefs d’Etats ont reconnu l’existence d’un problème majeur, l’identité de ce problème ainsi que les solutions à apporter n’ont fait l’objet d’aucun accord, tant les intérêts politiques et économiques des gouvernements et des partis divergent. Pour la France, la solution passe par l’adoption d’un modèle de croissance viable dans une économie globale.
- Nous sommes tous responsables…mais certains plus que d’autres
Si nous pouvons légitimement nous réjouir des derniers chiffres publiés indiquant que le monde renoue doucement avec la croissance et que les économies les plus touchées par la récession aperçoivent enfin le bout du tunnel, il serait grandement irresponsable de tourner cette page sombre de notre histoire sans équiper les générations futures d’instruments et d’institutions capables de faire face aux dangers que représentent ce que Keynes appela les « esprits animaux », ces instincts individualistes et irrationnels qui habitent les agents économiques et peuvent plonger des sociétés entières dans le désarroi. De plus, si la croissance est de retour, l’emploi ne l’est pas : loin d’être créatrice d’emplois, elle est encore molle et fragile, et n’a pas encore rétabli cette confiance inébranlable en l’avenir qui avait caractérisé les marchés financiers et l’économie mondiale depuis quelques années.
Les banques et autres institutions financières, dont la responsabilité dans le marasme économique dans lequel nous nous trouvons ne peut être ignorée, partagent largement ce fardeau avec les régulateurs nationaux et mondiaux de la finance. Certes, elles se sont lancées dans une course effrénée aux profits en inventant de nouveaux types de produits financiers, hybrides pour la plupart et surtout extrêmement complexes, créant ainsi les risques systémiques liés à leurs activités de transaction. Elles ont utilisé des modèles mathématiques sans comprendre comment leur utilisation systématique multipliait ces risques. Elles ont effectué une sous-capitalisation au regard des risques encourus. Elles ont mêlé leurs activités bancaires d’investissement et de détail de part leur structure organisationnelle et comptable au lieu de séparer ces deux fonctions aux rôles différents. Elles ont encouragé leurs employés à prendre des risques inconsidérés en récompensant ces prises de risques par des rémunérations et primes indécentes. Et surtout, elles ont ignoré, ou n’ont pas compris les conséquences que leurs erreurs pouvaient avoir sur l’économie réelle, pensant avec raison qu’étant trop grosses pour échouer, l’Etat se porterait en assureur de dernier ressort et transfèrerait leurs dettes sur le pays.
Oui, de nombreuses banques se sont comportées de manière irresponsable, accordant des prêts à des ménages incapables de les rembourser, dans la croyance aveugle en l'impossibilité de voir certaines valeurs, telles que l'immobilier, s'écrouler. Cependant, les régulateurs de la finance et les gouvernements ont aussi leur part de responsabilité, en ne cherchant pas à comprendre ce qui se passait sous leurs yeux, ou en l’ignorant volontairement à des fins politiques, au lieu de les réguler. Les banques, ne l’oublions pas, sont des entreprises, et se doivent donc d'être profitable. Mais elles ne sont pas des entreprises comme les autres : elles ont pour mission une allocation efficace des ressources dans l'économie, en dirigeant ces ressources à ceux qui sont le plus à même d'en faire bon usage. Une économie ne peut prospérer que si les banques qui huilent son système d’allocation des ressources peuvent opérer efficacement. Ce rôle crucial détermine directement le besoin de réguler ces marchés souvent incompris. Ceux-ci étant aujourd’hui mondiaux, les réponses doivent l’être aussi, et les nations doivent accepter la nature transfrontalière et mondialisée de la finance et inaugurer, ensemble, des institutions et régulations internationales capables de détecter les risques évoqués ci-dessus.
- L’appréciation et la prévention des risques futurs…non passés !
Ceci n’est pas une tache facile. La finance et l’économie sont des sciences sociales, et sont par conséquent dotées de variables humaines qui rendent leurs fluctuations partiellement imprévisibles, et les innovations perpétuelles dont les marchés financiers font preuve exacerbent cette incertitude. Mais cette tâche n’est pas pour autant impossible, et passe par une capacité accrue d’appréciation et de prévention des risques systémiques et des crises financières :
• Appréciation des risques systémiques : Les risques sont dans et à l’extérieur des bilans, et dans et à l’extérieur des frontières nationales. Toute tentative de régulation doit d’abord définir les périmètres d’action des contrôles. C’est ce que l’on appelle d’un point de vue technique un contrôle macro-prudentiel. Cela implique une révision internationale des normes comptables, et des ratios prudentiels, qui sont les ratios permettant de savoir si l'institution respecte les critères de prudence financière en vigueur. Des ratios limitant l’exposition aux risques de « marché » (ou risques boursiers) et aux risques immobiliers sont à mettre en oeuvre quand ils n’existent pas et à renforcer lorsqu’ils existent. Pour ce qui est des risques de court terme liés à la liquidité (comme les crises de Lehman Brothers et d’AIG), nous avons besoin d’une analyse plus fine des financements et des besoins de financement de court terme, et des expositions extérieures des banques. En effet, l’une des raisons ayant facilité la propagation de cette crise de banque en banque est l’effondrement de la confiance inter-bancaire dû au fait que l’exposition des grandes banques aux produits financiers toxiques, tels que les prêts hypothécaires à hauts risques ou « subprime », était mal appréciée.
• Prévention et résolution des crises : cette crise a démontré le besoin d’une agence de risques systémiques. L’appréciation des risques posés par les organismes non bancaires et les activités hors bilan des banques est essentielle. La compréhension des risques liés aux nouveaux produit et très en deca des collatéraux des banques et surtout en deca mêmes des capacités cognitives des banquiers, et de la plupart des économistes. Le résultat de l’utilisation de modèles statistiques sans les maîtriser a été l’énorme sous capitalisation des banques au regard des risques encourus. Et malgré cela, le maintien des coûts du crédit à des niveaux élevés pour les PMEs, les principales créatrices d’emploi en France et ailleurs.
- Les solutions demandent un changement culturel et un certain courage politique
Les mécanismes de marché non seulement ne permettent pas d’atténuer les crises financières, mais l’aggravent de part la globalisation des marchés. Ceci signifie que la prévention des nouvelles crises financières passe par l’appréhension avant le marché des innovations potentielles en termes de produits financiers (CDO et autres produits structurés mal compris et surtout jamais indépendants des risques qu’ils étaient supposés reporter ou externaliser) et en termes de types d’activités financières non proprement bancaires mais qui accroissent les risques systémiques (Hedge Funds). De plus, la recherche académique en économie financière, qui s’effectue exclusivement dans le cadre des théories financières classiques, est d’une utilité limitée dans l’analyse de marchés aussi changeants et innovants que les marchés financiers, et dans la résolution de crises telles que celle que nous venons de traverser.
Le besoin d’une régulation mondiale des marchés financiers ne signifie en aucun cas un nécessaire repli de la mondialisation : cette dernière a immensément bénéficié à la grande majorité des économies mondiales, riches comme pauvres, et est une composante du monde dans lequel nous vivons, que nous devons défendre et non pas combattre, au risque de voir les nations se replier sur elles-mêmes et les nationalismes virulents bourgeonner à travers le monde.
En revanche, cette régulation accrue doit avoir pour mission de comprendre les liens étroits entre les marchés financiers et l’économie réelle. L’écroulement de la confiance chez les institutions financières s’est rapidement répandue aux grandes entreprises, puis aux PMEs, puis aux consommateurs, qui en l’absence de crédit et en voyant la valeur de leurs actifs financiers ou immobiliers chuter, on suspendu leurs activités d’investissement et de consommation. L’Etat a renfloué les banques et les institutions financières pour soutenir le crédit et la confiance, et a augmenté les dépenses publiques pour créer une croissance artificielle et compenser le ralentissement de l’activité dans le secteur privé : ces mesures ont fait exploser les déficits publics. Cela a eu pour conséquence un gonflement spectaculaire des dettes publiques, qui même en étant parfois monétarisées, comme une partie de la dette Britannique l’a été à travers une politique de « quantitative easing », continuent à exercer une pression sur les taux d’intérêts, rendant la perspective d’une reprise solide de la croissance encore plus distante et imposant aux générations futures un fardeau monumental.
La France, bien qu’ayant moins souffert de cette récession que la plupart de ses grands voisins grâce à l’importance du secteur public et de l’industrie, la frilosité naturelle des agents économiques et la régulation rigide du marché du travail, est loin d’en avoir été immune, et une remise en question de notre modèle de croissance est aujourd’hui inévitable. Le déficit s’est accru à tel point que l’effet boule de neige de la dette est potentiellement dévastateur. Il est grand temps de réallouer une partie des dépenses publiques et de modifier le régime fiscal. La sauvegarde de nos acquis les plus précieux, tels que notre éducation primaire, notre système de santé et notre retraite par répartition, passe par un changement de notre modèle de croissance, moins dépendant de la consommation et l’endettement, et davantage centré sur les investissements de long terme pour lesquels la France possède un avantage comparatif (recherche & développement, énergies renouvelables), seuls pourvoyeurs de gains de productivité, qui a leurs tours sont les seuls garants d’une croissance économique élevée et soutenable. Ce modèle de croissance doit constituer le pilier du projet politique Socialiste.
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