Commerce international : quelles politiques pour un juste échange ?
Atelier 4 : Commerce international : quelles politiques pour un juste échange ?
Dans la crise économique qui nous a frappé, nous avons pu voir de quelle manière la dérégulation du commerce international a été un facteur aggravant. Nous assistons chaque jour aux ravages d’un commerce déséquilibré avec les pays émergents qui voit les cultures vivrières disparaître, la famine tuer toujours plus d’hommes, de femmes et d’enfants, et ces économies émergentes qui n’en finissent pas d’agoniser.
Ce sont les conséquences directes d’un commerce international où la loi du plus fort est la seule qui soit respectée.
Nous voulons passer d’une société du libre-échange à une société du juste échange.
C’est aussi parce que la survie de notre écosystème passe par un autre modèle de développement pour les pays à forte croissance que les pays riches doivent leur donner les moyens et les technologies leur permettant d’accomplir avec nous la mutation vers un modèle de production durable et juste.
La coopération doit s’appuyer sur une logique de développement partagé et pour cela, il faut définir de nouvelles règles pour le commerce international.
De quelle manière pouvons-nous définir et imposer ces règles ? Qu’est-ce qu’un échange juste et des règles commerciales équilibrées ?
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Rapport de l'atelier n°4 : Commerce International, quelles politiques pour un juste échange ?
Contribution d’Henri
Weber et Pascal Cherki en vue de la
Convention nationale sur un nouveau modèle de développement
économique, social et écologique
Thème n°4 :
Commerce International :
Quelles
politiques pour un juste échange ?
Avertissement
Ce rapport est issu des travaux, des auditions et des débats de l’atelier 4. Il est destiné à animer le débat en vue de la Convention sur le nouveau modèle de développement, économique, social et écologique.
Il a été rédigé sous la responsabilité
des présidents de l’atelier et n’engage qu’eux. Il ne préjuge
pas des orientations qui seront arrêtées par le Parti socialiste au
terme de la Convention.
A partir de ces contributions, le travail des ateliers se poursuit désormais
avec tous ceux qui le souhaitent, en
ligne sur la Coopol, jusqu’au 27 avril.
Retrouvez l'atelier sur la coopol
La refonte du système commercial international passe d’abord par une bataille des normes : les normes sociales, sanitaires, culturelles et environnementales doivent devenir opposables aux principes du libre commerce. A la dérégulation de la mondialisation libérale, nous opposons un modèle basé sur ces normes non marchandes et sur le développement de zones régionales intégrées, orientées vers la satisfaction des besoins régionaux. L’UE et les Etats membres devraient ainsi rétablir le lien entre l’accès au marché et la production sur le sol européen, en conditionnant cet accès au maintien d’un certain niveau d’emploi en Europe.
Au-delà des régulations commerciales, la Commission Européenne devrait non pas empêcher, mais au contraire favoriser la création de filières industrielles européennes dans des domaines innovants, ainsi que de « champions européens » capables de lutter à armes égales avec leurs concurrents étrangers, ce qui passe par un rôle accru de la puissance publique européenne et par une application moins dogmatique des règles de concurrence. Enfin, la politique commerciale de l’UE doit être mise en cohérence avec sa politique de développement, afin de favoriser le décollage économique des PED et de prévenir les crises alimentaires.
Introduction
L’accélération
des échanges internationaux de biens et services constitue l’aspect
le plus spectaculaire et le plus visible de la « troisième mondialisation »,
celle qui émerge avec la disparition de l’URSS et l’intégration
de la Chine à l’espace mondial après 1990. Stimulés par la baisse
des barrières tarifaires, divisées par huit depuis la seconde guerre
mondiale, les flux de marchandises progressent chaque année deux à
trois fois plus vite que la production (+12% en 2008). Cette progression
n’a été que temporairement ralentie par la crise : tirées par la
reprise de la croissance en Asie, les exportations mondiales sont d’ores
et déjà reparties à la hausse.
Depuis 1945, la libéralisation
des échanges internationaux de marchandises sous l’égide du GATT
et de l’OMC a été motivée par l’idée que le commerce entre les
nations pouvait agir comme un levier pour la croissance et le développement.
Les pays de la CEE et le Japon ont été les premiers bénéficiaires
de cette intégration durant les Trente Glorieuses, avant que les « dragons »
asiatiques ne leur emboitent le pas. Aujourd’hui, les forts taux de
croissance enregistrés par l’Inde et la Chine s’appuient largement
sur la hausse des exportations en provenance de ces pays. En l’espace
d’une génération, l’échange international a ainsi permis à des
centaines de millions de personnes de sortir de la pauvreté dans les
pays émergents.
Pourtant, ce constat
optimiste dissimule un double problème. D’abord, le discours lénifiant
des dirigeants français et européens sur les vertus du libre-échange
et les dangers du protectionnisme masque la persistance de pratiques
commerciales déloyales entre les régions du monde qui nuisent
à l’équité de l’échange. L’Europe et les Etats-Unis continuent
de freiner par tous les moyens les importations de produits agricoles
en provenance des PED ; tandis que la Chine et les autres pays émergents
et inventent régulièrement de nouvelles formes de dumping (fiscal,
financier, monétaire ou environnemental) pour s’imposer sur les marchés
étrangers. Le dogme du libre-échange n’est consensuel qu’en apparence,
tous les pays ayant conservé en pratique des barrières tarifaires
ou normatives plus ou moins élevées.
Ensuite, la vision
selon laquelle le commerce international serait un facteur du développement
économique et social est progressivement remise en cause. La
perte de compétitivité de l’Europe (à l’exception de l’Allemagne)
dans ses échanges avec le reste du monde suscite l’inquiétude, tandis
que la vocation de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) demeure
mal comprise. Le désarmement douanier doit se poursuivre dans le cadre
du cycle de Doha, tandis que les enjeux sociaux, environnementaux, sanitaires
et culturels du commerce international sont largement ignorés. Pour
beaucoup, la politique commerciale de l’Union Européenne, sert les
intérêts de quelques multinationales et de leurs actionnaires, plutôt
que ceux des travailleurs implantés sur le « site Europe ».
La baisse des barrières
douanières aux frontières de l’UE a en effet réduit le besoin,
pour les firmes écoulant leurs produits sur le marché européen, d’y
implanter également leurs unités de production. Dans le même temps,
la réduction des coûts de transport et la présence d’une main d’œuvre
abondante dans les pays émergents poussent les grandes entreprises
à y délocaliser ou à externaliser une partie de leur production.
Avec la crise, la désindustrialisation tend à s’accélérer : l’industrie
française, qui perdait 58 000 emplois par an depuis 2001, en a perdu
560 000 depuis la fin 2007. L’UE comme l’OMC semblent non seulement
impuissantes, mais également partie prenante à cette nouvelle division
internationale du travail qui menace l’emploi dans les pays européens.
Dans les pays en développement
(PED), le système-OMC et les politiques commerciales adoptées par
les pays du Nord suscitent également la colère et l’inquiétude.
Le cycle de Doha, entamé en 2001 et censé promouvoir les intérêts
des PED, n’est toujours pas achevé du fait des réticences américaines.
Les nouveaux accords de partenariat économique (APE) imposent aux pays
les plus pauvres une libéralisation commerciale intégrale et rapide,
le plus souvent incompatible avec leur niveau de développement industriel
et technologique.
Ce portrait contrasté
du système commercial exige de revisiter les objectifs et les instruments
de la politique commerciale européenne, afin que le commerce redevienne
un facteur du progrès économique, social et humain. Il faut instaurer
une autre conception de l’échange international et pour remettre
le commerce au service du développement, de la justice et du progrès.
Ainsi, la politique commerciale de l’UE devrait explicitement se donner
les objectifs suivants :
- le renforcement et l’amélioration de la compétitivité du « site Europe », qui passe par des emplois plus productifs et de meilleure qualité sur l’ensemble du continent ;
- le maintien d’un haut niveau d’emploi sur le sol européen, exigeant non seulement une politique de change adéquate mais aussi des normes sociales et environnementales mieux respectées à l’échelle internationale, afin de prévenir le dumping de toutes sortes et de garantir les conditions d’une concurrence équitable ;
- la réduction de la pauvreté et la stimulation de la croissance économique dans les PED, en particulier les pays les moins avancés (PMA), ce qui passe par des politiques commerciales encore durablement asymétriques entre le Nord et le Sud et un soutien accru à la régionalisation;
- la démocratisation de la politique commerciale européenne, pour que les enjeux de celle-ci soient mieux compris et pour que les citoyens puissent arbitrer les grands choix de politique commerciale qui les concernent ;
- le renforcement de la protection des consommateurs par l’amélioration des normes en vigueur aux frontières de l’UE, exigeant un soutien accru aux PED pour s’assurer de la mise en œuvre effective de ces normes.
La suite de ce rapport
décrit le bien-fondé de ces objectifs et les modalités possibles
de leur réalisation.
1.
Le commerce international : Etat des
lieux
1.1
Panorama du système commercial international : institutions, acteurs
et enjeux
Le commerce international
est en 2010 l’un des pôles de régulation majeurs de l’économie
mondialisée. Depuis sa création en 1995, l’OMC dispose de pouvoirs
étendus pour s’assurer du respect des engagements des Etats et pour
empêcher toute entrave au libre-échange de marchandises. L’Organe
de Règlement des Différends (ORD), qui demeure insuffisamment transparent,
tranche les litiges commerciaux conformément aux principes du libre-commerce.
Malheureusement, les
normes sociales, environnementales, sanitaires et culturelles sont essentiellement
dépourvues d’effet juridique dans ce système. Les organisations
en charge de ces enjeux (OIT, OMS, UNESCO, PNUE) ne disposent pas d’un
appareil juridictionnel et administratif comparable à celui de l’OMC.
Les moyens politiques, juridiques et financiers dont elles disposent
ne leur permettent pas de faire respecter les principes relatifs au
droit du travail, aux droits de l’enfant, à la lutte contre le réchauffement
ou encore à la protection de la diversité culturelle.
Les lacunes de l’ordre
juridique international font de l’ORD la seule enceinte où les
conséquences sociales, environnementales et humaines de la mondialisation
des échanges peuvent être discutées et sanctionnées. Mais l’ORD
n’a pas vocation à faire respecter les traités internationaux autres
que ceux de l’OMC, qui privilégient les principes du libre-échange
aux normes non marchandes. Pour toute question ayant trait à l’environnement,
au droit du travail ou à la santé publique, l’ORD devrait être
astreint à consulter les agences traitant de ces questions dans le
cadre d’une procédure de question préjudicielle. L’ORD serait
tenu par l’avis rendu par l’organisation consultée. A plus long
terme, l’ORD devrait être soumis aux arbitrages rendus par un « Conseil
du Développement Durable » dépendant des Nations Unies, chargé de
faire respecter la primauté des normes non marchandes sur les principes
du libre marché.
L’architecture insatisfaisante
de l’ordre juridique international s’accompagne, à l’intérieur
des frontières européennes, par un contrôle démocratique insuffisant
de la politique commerciale. La politique douanière étant une compétence
exclusive de l’Union depuis le Traité de Rome, les parlements nationaux
n’interviennent pas dans les grandes orientations de politique commerciale.
Au sein même du triangle institutionnel, le Parlement Européen a longtemps
été privé de toute compétence en matière de commerce et n’a pas
pu se prononcer sur les grandes décisions adoptées par la Commission
dans ce domaine, telles que l’Accord-cadre de Cotonou signé en 2000.
Cette situation devrait toutefois changer avec le Traité de Lisbonne,
puisque la procédure législative est désormais étendue à la plupart
des domaines de la politique commerciale, y compris le sujet majeur
des systèmes de préférences généralisées (SPG).
1.2 L’état des
négociations du cycle de Doha
La poursuite de la
libéralisation du commerce international demeure aujourd’hui suspendue
à la conclusion du cycle de négociations de Doha, entamé en 2001
entre les 153 Etats membres de l’OMC. Pascal Lamy, auditionné le
8 janvier dans le cadre de l’atelier, identifiait alors trois obstacles
principaux à la conclusion des négociations :
- la question de la « clause de sauvegarde » pour les produits agricoles dans les PED. Le paramétrage des mécanismes d’application de cette clause avait déjà causé l’échec de la conférence de Genève en 2006 ;
- la question des subventions américaines à l’industrie du coton, qui s’élèvent encore à près de 3 milliards par an pour environ 20 000 producteurs ;
- la réduction des tarifs industriels au-delà des concessions déjà accordées.
L’opposition possible
du Congrès américain en cas d’accord final, ainsi que les réticences
des pays du Nord à accorder des concessions supplémentaires aux pays
émergents comptent donc aujourd’hui parmi les principaux obstacles
à la conclusion du cycle. Six ans après l’échec retentissant de
la conférence ministérielle de Cancún, la libéralisation du commerce
des produits agricoles et du coton cristallise toujours les tensions
entre pays du Nord et pays du Sud à l’OMC.
La conclusion du cycle
de Doha – loin d’être certaine selon les personnalités auditionnées
par l’atelier – réduirait les tarifs douaniers d’un montant potentiel
de 500 milliards d’euros actuellement (250 milliards réellement appliqués)
à un niveau d’environ 125 milliards d’euros. Un tel désarmement
douanier donnerait certes un nouveau coup de pouce aux flux internationaux
de biens et services ; mais il conduirait aussi à réduire les recettes
fiscales de nombreux Etats, dont certains demeurent fortement dépendants
à l’égard des recettes tarifaires (jusqu’à 25% des budgets nationaux
en Afrique Subsaharienne). Surtout, un pas supplémentaire dans la direction
du libre-échange intégral accroîtrait la vulnérabilité de l’industrie
européenne face aux pays émergents et la dépendance alimentaire des
PMA vis-à-vis du Nord.
1.3 Les grands axes
de la politique commerciale européenne
Parallèlement à
sa participation aux négociations de Doha, l’Union Européenne est
en pourparlers avec plusieurs Etats pour conclure avec ces derniers
des accords de libre-échange. Parmi les accords les plus récents,
on compte les traités signés avec l’Afrique du Sud (1999), le Mexique
et le Chili (2000), l’Egypte (2004) et la Syrie (2008). Mais la Commission
Européenne a surtout engagé des négociations avec les autres organisations
régionales (MERCOSUR) et les principaux pays émergents (Inde, Russie)
pour amorcer des partenariats renforcés avec ces derniers. La poursuite
de négociations au niveau régional doit être encouragée, dans la
mesure où elle favorise la formation d’ensembles régionaux économiquement
et politiquement intégrés, à l’image de l’Union Européenne.
La protection des intérêts
des exportateurs européens est également au cœur de la politique
commerciale européenne, bien que l’impact de l’euro fort sur la
situation de ces derniers soit largement ignoré par les institutions
communautaires. Le conflit Airbus-Boeing, toujours en cours de résolution
à l’OMC, symbolise la guerre à couteaux tirés que se livrent l’Europe
et les Etats-Unis pour la conquête des parts marchés à l’exportation,
dans le contexte de la montée en gamme des pays émergents. La politique
de change de l’Union continue quant à elle de souffrir d’une absence
de pilotage, les responsabilités dans ce domaine étant éclatées
entre le Conseil (qui ne les exerce pas) et la BCE (pour qui la compétitivité
de la monnaie européenne n’est pas un objectif).
En dehors de ces aspects,
la politique commerciale de l’UE manque de cohérence et de vision.
La promotion des accords de libre-échange ne devrait pas être une
fin en soi, mais devrait au contraire s’intégrer dans une approche
plus large visant à rendre l’échange international plus loyal, plus
équitable et plus respectueux des droits humains et de l’environnement.
L’Union Européenne ne profite pas de sa position dominante à l’OMC
– elle est à l’origine de 41% des exportations et de 42% des importations
mondiales en 2008 – pour imposer un meilleur respect des normes
sociales, environnementales et culturelles souvent mises à mal par
la libéralisation commerciale. Elle n’utilise pas suffisamment les
instruments contenus dans les traités de l’OMC concernant la lutte
anti-dumping, alors même que les situations de dumping social,
fiscal et monétaire paraissent de plus en plus fréquentes.
Le marché intérieur
dans lequel nous nous situons est désormais le marché
européen. C’est donc au niveau européen que doit s’organiser
une politique commerciale active. L’illusion selon laquelle le haut
niveau de formation dans l’UE et la haute qualité de la production
européenne suffirait à garantir à l’UE une place privilégiée
dans la division internationale du travail est désormais rompue. Les
connaissances et les technologies se diffusent aujourd’hui plus vite
que les marchandises, et les « avantages comparatifs » européens sont
biens loin de pouvoir concurrencer les écarts de salaires et le dumping
environnemental et monétaire pratiqué dans les pays du Sud. L’industrie
a déjà connu un démantèlement massif, et la plupart des services,
même à forte valeur ajoutée, ne se maintiennent qu’au prix d’une
pression toujours croissante sur les salaires et les conditions de travail.
Pour nous, un développement équilibré
passe au Nord comme au Sud par une production orientée en partie vers
le marché intérieur, c'est-à-dire soutenant l’emploi local tout
en répondant aux besoins des populations.
Il est donc urgent de rétablir un lien entre
l’accès au marché européen et
la production sur le « site Europe ». C’est à ce prix que la
croissance européenne pourra de nouveau être tirée par la hausse
du niveau de vie et non par la déflation salariale.
1.4 Le dumping,
la concurrence et la question des « champions européens »
Si la Commission Européenne
se targue de veiller constamment aux intérêts européens à l’OMC,
il n’en va pas de même au sein même du territoire européen. Comme
l’ont souligné plusieurs intervenants dans le cadre de l’atelier,
la Commission applique aveuglément les principes de la « concurrence
libre et non faussée » sans se soucier des intérêts stratégiques
de l’industrie européenne. C’est ainsi que la Commission a empêché
plusieurs fusions majeures depuis les années 1990 (Aérospatiale- Alénia
en 1991, Schneider-Legrand en 2001, Alcan-Algroup-Péchiney en 2003),
au motif que ces fusions auraient restreint la concurrence au sein du
Marché Intérieur, alors même que les « géants » issus de ces fusions
auraient représenté autant d’atouts considérables pour le rayonnement
industriel de l’Europe. Si la fusion Alcan-Algroup-Péchiney a finalement
conduit à la disparition de Péchiney, premier fabricant d’aluminium
français, la décision relative à Schneider-Legrand avait quant à
elle été jugée illégale par la justice européenne…
L’application dogmatique
des règles de la libre concurrence empêche les multinationales européennes
de s’imposer dans les pays tiers, alors même que leurs concurrentes
américaines et chinoises ne sont pas soumises aux mêmes contraintes :
dans le seul secteur de la téléphonie mobile, 2 firmes opèrent sur
le marché américain, 3 sur le marché chinois, et 160 sur le marché
européen, la Commission considérant ce chiffre comme le seuil minimal
en-dessous duquel la concurrence serait faussée !
Les décisions de la
Commission en matière d’aides d’Etat
sont tout aussi incompréhensibles, puisqu’elles semblent s’appliquer
de manière asymétrique aux Etats membres et aux Etats tiers. Ainsi,
la Commission n’a pas estimé utile de réagir lorsqu’une entreprise
de BTP chinoise, Covec, a remporté en novembre 2009 l’appel d’offres
du gouvernement polonais pour la construction de l’autoroute Varsovie-Lodz
d’ici 2012. Les raisons de ce succès étaient pourtant simples : Covec,
rattaché au Ministère chinois de la Construction, proposait un tarif
inférieur de moitié à celui annoncé dans le cahier de charges grâce
aux subventions massives de son gouvernement. Cet exemple devrait inciter
les autorités européennes à lutter de façon urgente contre la concurrence
déloyale générée par l’abondance du « crédit facile », et l’absence
d’obligation de rentabilité pour les entreprises des pays émergents
qui cherchent à s’implanter sur le marché européen.
La réindustrialisation
de l’Europe passe donc par une application moins dogmatique des règles
de concurrences inscrites dans les Traités, mais aussi par un rôle
accru de la puissance publique européenne dans la sphère industrielle.
La Commission Européenne devrait se donner pour objectif la création
de filières industrielles intégrées à l’échelle européenne,
dans des domaines innovants tels que la production d’énergie et la
voiture électrique. Le seul véritable succès industriel de l’Europe
unie, Airbus, n’aurait jamais vu le jour sans la volonté politique
et les financements considérables accordés par la puissance publique.
1.5 La révision
des accords UE-ACP
La négociation des
nouveaux Accords de Partenariat Economique
(APE) avec les pays de la zone Afrique-Caraïbes-Pacifique constitue
un autre pilier de la politique commerciale européenne des dix dernières
années. La signature des APE s’inscrit dans le contexte de l’Accord-cadre
de Cotonou (2000), qui a marqué une rupture dans les relations UE-ACP
par rapport aux conventions de Lomé. Tirant les leçons de l’échec
de ces conventions et de la stagnation des exportations africaines,
et sous la pression de l’OMC pour qui les accords ACP constituaient
une discrimination à l’encontre des PED non-ACP, l’UE s’est engagée
à négocier de véritables accords de libre-échange
avec six ensembles de la zone ACP (Afrique de l’Ouest, Afrique Centrale,
Afrique de l’Est, Afrique australe et SADC, Caraïbes, Pacifique).
Ces accords doivent inclure, conformément au droit de l’OMC, une
libéralisation de 90% des échanges bilatéraux de marchandises à
l’horizon 2020.
Dans la pratique, les
APE ont vocation à être plus que de simples accords commerciaux :
ils comportent une aide financière, une dimension institutionnelle
(l’intégration régionale doit être favorisée) et couvrent de nombreuses
questions annexes, telles que les barrières non tarifaires et les « sujets
de Singapour » (investissement, concurrence, marchés publics). La négociation
des APE a toutefois pris du retard, seul un accord ayant été conclu
à ce jour. L’échec des négociations à ce jour reflète l’approche
brutale et dogmatique de la Commission, dont les promesses d’ouverture
et d’aide au développement demeurent insuffisantes aux yeux des ACP.
En l’absence d’accord,
les flux commerciaux entre l’Europe et les ACP sont régulés par
l’initiative « Tout sauf les armes » et le système généralisé
de préférences (SGP). L’initiative « Tout sauf les armes » donne
aux 49 pays les moins avancés (PMA) un accès sans restriction et sans
quotas au marché de l’UE pour tous les produits. Les autres pays
de la zone ACP bénéficient d’avantages négociés dans un cadre
bilatéral, ou à défaut, du système généralisé de préférences
(SGP) dont la marge préférentielle est faible. Au total, l’UE demeure
le principal partenaire commercial de la zone mais exerce encore des
droits de douane de 4,2 % sur les importations des ACP.
Les modélisations
effectuées par la Commission des Nations Unies pour l’Afrique suggèrent
que les APE devraient induire 2,9 milliards d’euros de pertes fiscales
pour les gouvernements africains, correspondant à environ 4% de leur
PIB. Les APE pourraient également engendrer une dégradation des termes
de l’échange, une détérioration de la balance commerciale (estimée
entre 0,5 et 1,8 milliards d’euros), ainsi qu’un déclin de la production
industrielle dans la zone ACP. Ces estimations inquiétantes doivent
inciter l’UE à remettre à plat la négociation des APE afin d’encourager
le développement du commerce intra-africain et la diversification des
économies de la zone ACP.
2. Axes politiques
prioritaires et propositions
L’inquiétude croissante
des citoyens européens exige de revoir les objectifs et les instruments
de la politique commerciale européenne, afin que celle-ci soit véritablement
placée au service de la compétitivité européenne, de l’emploi
et du développement économique. Dans le même temps, les obstacles
à la conclusion du cycle de Doha et l’échec retentissant des conférences
de Cancun et Genève ont mis en évidence la nécessité d’une profonde
réforme de l’OMC, de ses règles et de ses priorités.
Notre combat pour l’instauration
d’un « juste échange » pourrait ainsi reposer sur les quatre piliers
suivants.
1. La bataille normative
et institutionnelle au service des
« normes non marchandes » : droit au travail décent, protection de la
santé humaine et de la diversité
culturelle, lutte contre le réchauffement climatique
Le renforcement des normes « non marchandes » dans le système commercial international doit s’effectuer à deux niveaux. D’abord, l’échange doit devenir plus équitable : l’ouverture doit se faire sur la base de la réciprocité, ce qui exige de lutter contre les nouvelles formes de « dumping » (fiscal, monétaire, social, environnemental) pratiquées notamment par les pays émergents. Ensuite, les normes non marchandes (sanitaires, sociales, environnementales) doivent prévaloir sur les règles de la libre concurrence lorsque ceux-ci entrent en contradiction avec le progrès social et humain.
Dans ce but, les normes et standards internationaux en matière de santé publique, de droit du travail, de protection de l’environnement ou de diversité culturelle doivent être renforcés. La Convention de l’UNESCO sur la diversité culturelle (2005), succès d’envergure pour les progressistes, constitue l’exemple à suivre dans le cadre de cette bataille normative. Le renforcement des standards internationaux doit aussi s’accompagner par le renforcement des normes privées, c’est-à-dire par le développement des « labels » éthiques et environnementaux sous l’égide et le contrôle de la puissance publique.
L’OMC doit
être réformée afin que ces principes soient mis en balance avec les
enjeux sanitaires, environnementaux, sociaux et culturels du commerce
international. Il est nécessaire de soumettre l’OMC à l’ordre
juridique de l’ONU de façon à l’obliger à en respecter la charte.
Les normes sociales, environnementales et sanitaires, ainsi que le respect
de la diversité culturelle, principes édictés par les organismes
multilatéraux (OIT, OMC, UNESCO) doivent acquérir une valeur juridique
sanctionnée par un mécanisme de question préjudicielle au sein de
l’ORD.
| Le
mécanisme de question préjudicielle et l’ « inter-régulation » La procédure de question préjudicielle entre l’ORD et les agences spécialisées de l’ONU (OIT, OMS, UNESCO) pourrait fonctionner sur le modèle du renvoi préjudiciel existant en droit communautaire. Au sein de l’UE, les tribunaux nationaux sont tenus d’interroger la Cour de Justice des Communautés (CJCE) dès lors qu’ils sont confrontés à un problème d’interprétation du droit communautaire. De la même façon, l’Organe de Règlement des Différends de l’OMC pourrait être tenu de consulter les organisations spécialisées de l’ONU dès lors qu’il rencontrerait un problème d’interprétation des normes environnementales, sanitaires ou sociales en vigueur, dès lors qu’un litige commercial affecterait directement le respect de ces normes. |
Propositions :
- Réintégrer l’OMC dans l’ordre juridique des Nations Unies et soumettre l’OMC au respect de la Charte des Nations Unies ;
- Créer un mécanisme d’avis conforme ou de «question préjudicielle» entre l’OMC et les agences spécialisées (OMS, OIT, FAO, UNESCO, PNUE). La question préjudicielle serait utilisée dès lors que se pose un problème d’interprétation des normes édictées par ces organisations. L’interprétation faite par ces dernières s’imposerait de manière contraignante à l’ORD.
- Créer une instance juridictionnelle, le Conseil du Développement Durable, dépendante des Nations Unies et chargée d’arbitrer les conflits de normes internationales;
- Encourager le développement des labels et certifications, informant le consommateur sur le « contenu » social, environnemental et sanitaire des produits importés. On sait aujourd’hui que les labels « éthiques » influencent le choix des consommateurs et que les pratiques écologiquement et socialement responsables des entreprises sont plébiscitées par ces derniers. ;
- Exiger l’inscription du principe du travail décent dans le traité de l’OMC ;
- Réfléchir à l’établissement de règles sociales minimales applicables aux fournisseurs de l’Union, au motif de la protection des droits des consommateurs ;
- Améliorer l’encadrement juridique du dumping dans le traité de l’OMC, afin de prendre en compte toutes ses dimensions possibles (dumping monétaire, financier, social, environnemental).
2. L’organisation
continentale du monde : rétablir le lien entre production et accès
au marché
L’expérience récente montre que la simple dérégulation des échanges commerciaux au niveau mondial n’est pas en soi un facteur de progrès et de développement. A cette version libérale de la mondialisation peut se substituer une organisation du monde en zones régionales intégrées (ZRI) dont l’UE est aujourd’hui l’un des exemples les plus avancés. Au sein de ces zones, l’activité économique doit être prioritairement orientée vers la satisfaction des besoins économiques et sociaux des populations locales. Le rétablissement de ce lien entre production et accès au marché est indispensable pour réamorcer un cercle vertueux dans lequel la croissance est soutenue par la demande.
Pour introduire cette régulation, certains instruments existent déjà dans le cadre juridique actuel. Le Tarif Extérieur Commun (TEC) et les normes techniques devraient permettre de neutraliser le dumping social, environnemental, monétaire et fiscal pratiqué par certaines firmes et certains Etats. L’UE doit réfléchir à l’adoption de standards minimaux en matière de droit social et de protection de l’environnement, qui s’appliqueraient uniformément à toutes les exportations vers l’Europe. L’objectif n’est pas de pénaliser les pays exportateurs, mais d’utiliser l’importance stratégique du marché intérieur européen pour contraindre juridiquement les firmes transnationales à s’organiser pour garantir des conditions de production socialement responsables.
Propositions :
- Aller vers la réciprocité en matière de pratiques commerciales.
- Définir une feuille de route pour l’adoption d’une Contribution Climat Energie aux frontières, s’appuyant sur une consultation approfondie des industries concernées, dans l’hypothèse d’un échec à court terme du processus multilatéral de lutte contre le réchauffement climatique. Une telle taxe permettrait d’internaliser le coup écologique du transport de marchandises et de favoriser les circuits courts et les transports les moins polluants. Le montant de la taxe devrait être modulé par secteur en fonction du risque de délocalisation propre à chaque industrie ;
- Il ne faut pas s’interdire de demander l’activation de la clause de sauvegarde prévue par les traités pour protéger l’emploi dans des secteurs particulièrement exposés (ex : industrie automobile). L’utilisation d’une taxe anti-dumping comme celle que pratique l’UE sur les bio-carburants américains peut également être activée sur d’autres secteurs fortement exposés.
- Une politique de change active est possible et peut permettre à l’UE de réguler ses relations commerciales avec les pays tiers. De plus cette politique ne nécessite pas formellement un accord de la BCE puisqu’elle relève de la souveraineté des Etats membres.
- Imposer un moratoire sur les réductions du Tarif Extérieur Commun (TEC) en cours de négociation avec les pays tiers, tels que le Japon avec lequel le tarif sur les automobiles est en passe d’être réduit de 10% à 0% ;
- Créer une mission budgétaire équivalente au Trade Adjustment Assistance américain, consacrée à l’indemnisation des catégories socioprofessionnelles désavantagées par les accords commerciaux et futurs.
3.
Une politique commerciale compatible avec le développement industriel
de l’UE
L’amélioration de
la compétitivité du « site Europe » et la prévention des délocalisations
hors-UE sont des objectifs transversaux qui dépassent le cadre de la
simple politique commerciale. Toutefois, les instruments existent dans
le cadre juridique actuel de la politique commerciale pour mieux protéger
l’industrie européenne. Les positions actuelles de la Commission,
qui érigent la concurrence intra et extra-européenne en dogme,
nuisent au développement de l’industrie. Au contraire, il est possible
de jouer sur certains paramètres de la réglementation bancaire et
commerciale pour favoriser le développement de filières industrielles
européennes, composée à la fois de « champions industriels » capables
de fournir des emplois pérennes, et d’un tissu de petites et moyennes
entreprises compétitives à l’exportation.
Propositions :
- Mettre en demeure la Commission Européenne d’assouplir l’application des règles de libre concurrence au sein de l’UE, afin que ses décisions ne nuisent plus aux intérêts de l’industrie européenne (cf. Péchiney, Schneider) mais favorisent au contraire la formation de géants industriels européens ;
- Mettre en œuvre une politique publique industrielle au niveau de l’UE dans des domaines nécessitant des investissements lourds et de long terme : la production d’énergie, le développement des réseaux transeuropéens, notamment dans le domaine du transport ferroviaire, la conception d’une voiture électrique nécessitent une intervention directe des Etats comme cela a pu être le cas pour Airbus. Ces industries basées sur la coopération entre Etats s’appuieraient sur une répartition équilibrée des sites de conception et de production dans l’ensemble des Etats participants, à l’image d’EADS.
- Utiliser la BCE pour organiser la distribution bancaire du crédit, afin de promouvoir des investissements de moyen et long termes, en dehors des exigences des marchés financiers dans le financement de l’économie. A l’instar des Etats-Unis, la réglementation bancaire européenne peut limiter la taille des banques et diversifier les portefeuilles afin d’éviter la reproduction du phénomène « too big to fail ».
4. Remettre le commerce
au service du développement du Sud
L’OMC et l’UE doivent
remettre le commerce au service du développement des pays les plus
pauvres. Si l’asymétrie des préférences entre pays du Nord et pays
du Sud est vouée à être réduite, elle doit demeurer suffisamment
longtemps pour accompagner la diversification des économies des PED
et le développement des flux intra-régionaux, notamment en Afrique.
Les Etats-Unis et l’Europe doivent aussi consentir des sacrifices
supplémentaires dans le domaine des produits agricoles et du coton,
pour garantir un accès au marché effectif aux pays les plus dépendants
de leurs exportations dans ces domaines.
L’échec des conventions
de Lomé a toutefois prouvé, si besoin en était, que ce n’était
pas tant l’accès au marché que l’insuffisance des capacités
de production et d’exportation
qui empêchait le décollage des PMA.
Soumise aux exigences
de l’OMC, la Commission Européenne a souhaité imposer aux pays de
la zone ACP une libéralisation brutale et intégrale de leur commerce
extérieur. Cette politique a conduit à une impasse : la négociation
des accords de partenariat économique (APE) piétine actuellement.
Cette négociation doit être remise à plat et se donner trois objectifs :
1° la création de grands ensembles régionaux, notamment en Afrique ;
2° la diversification économique et le développement des capacités
de production et d’exportation des PED; 3° la sécurité alimentaire
et l’élimination des pénuries agricoles.
Dans le cadre de la
négociation et de la mise en œuvre des APE, l’UE devrait consacrer
des fonds accrus à l’aide commerciale (2 milliards d’euros en 2010)
et à l’accompagnement des politiques industrielles en Afrique Subsaharienne.
Elle doit encourager la baisse des tarifs douaniers entre pays ACP.
Enfin, la Commission doit accepter que les obligations de libéralisation
imposées par l’OMC soient inégalement réparties entre l’UE et
les pays ACP : les préférences doivent demeurer asymétriques ; les
périodes de transition choisies doivent être allongées ; l’utilisation
des clauses de sauvegarde doit être facilitée et la liste des produits
sensibles doit prendre en compte les intérêts vitaux des économies
de la zone.
La question agricole
et alimentaire doit faire l’objet d’une attention bien spécifique,
car c’est cette question qui intéresse principalement les populations
et les dirigeants du Sud. Le Nord dispose des moyens réglementaires
et technologiques pour empêcher les périodes de pénuries et l’envolée
des prix alimentaires qui interviennent désormais régulièrement,
comme lors des « émeutes de la faim » en 2007. La réforme de la FAO,
la diffusion des technologies agricoles et la fin de la spéculation
sur les denrées alimentaires constituent un préalable à l’amorce
d’un « juste échange » entre le Nord et le Sud.
Propositions :
- Remettre à plat la négociation des Accords de Partenariat Economique (APE), qui devrait utiliser intégralement les marges de manœuvre accordées par l’OMC. Les pays ACP doivent pouvoir décider eux-mêmes du champ des négociations. La proportion des produits soumis à libéralisation devrait être asymétrique et réduite par rapport aux négociations actuelles (90%). Les périodes de transition doivent impérativement être allongées. Les clauses de sauvegarde et clauses d’industries naissantes devraient être simplifiées pour que les PED aient vraiment la possibilité de les mettre en œuvre. Une clause de rendez-vous à l’horizon 2020 devrait être adoptée.
- Utiliser les accords de partenariat économique comme un levier pour l’intégration régionale et la diversification économique dans la zone ACP ;
- Accroître les fonds alloués à l’aide commerciale et aux mesures d’accompagnement ;
- Réformer le dispositif de sanctions à l’OMC pour le rendre véritablement symétrique entre pays du Nord et pays du Sud : les PED devraient pouvoir engager de véritables mesures de rétorsion face à la concurrence déloyale des pays du Nord (subventions à l’agriculture et au coton) ;
- Garantir la participation équitable de tous les membres de l’OMC aux négociations commerciales, en augmentant l’aide au commerce et les moyens alloués la CNUCED ;
- Réformer en profondeur la FAO, seule institution à même de garantir la sécurité alimentaire universelle ;
- Encourager la diffusion des techniques agricoles, notamment dans le domaine phytosanitaire, et interdire la spéculation sur les denrées agricoles de base.
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