Rapport de l'atelier n°5 : La recherche et l’innovation au service d’une nouvelle croissance

Contribution de Gérard Collomb et Alain Fontanel en vue de la Convention nationale sur un nouveau modèle de développement économique, social et écologique




Thème n°5 :

La recherche et l’innovation au service d’une nouvelle croissance



Avertissement

Ce rapport est issu des travaux, des auditions et des débats de l’atelier 5. Il est destiné à animer le débat en vue de la Convention sur le nouveau modèle de développement, économique, social et écologique.


Il a été rédigé sous la responsabilité des présidents de l’atelier et n’engage qu’eux. Il ne préjuge pas des orientations qui seront arrêtées par le Parti socialiste au terme de la Convention.


A partir de ces contributions, le travail des ateliers se poursuit désormais avec tous ceux qui le souhaitent, en ligne sur la Coopol, jusqu’au 27 avril.


Retrouvez l'atelier sur la coopol








1. Une France en difficulté.

Aujourd'hui notre pays est en difficulté. Tous les signaux sont en effet au rouge. Le taux de croissance du PIB et de la productivité est en baisse régulière : 1,7% et 1,3% respectivement sur les années 2000 et 2007. L’évolution de notre commerce extérieur est préoccupante: avec un solde négatif depuis 2004, déficit de 56 milliards en 2008.

Tout montre que notre système économique est devenu inadapté aux nouvelles réalités de la compétition mondiale d’aujourd’hui.

Nous avons une longueur technologique de retard sur les Etats-Unis qui restent la référence, une longueur technologique de retard sur les pays européens les plus innovants : Allemagne, les pays scandinaves. Nous sommes à la peine face aux pays émergents qui ont rattrapé une partie de leur retard technologique en pratiquant dans un premier temps, ce que le directeur de Minatech, Jean Therme, appelle l'économie de « cueillette » (le développement de produits à partir de connaissances élaborées dans les pays du nord). Mais aussi en montant technologiquement en gamme sur les produits les plus performants, ce qui est évidemment pour nous, un sérieux sujet d'inquiétude, vu la faiblesse de notre propre positionnement technologique.

La montée de l’économie chinoise est un bon exemple de cette montée en puissance des pays émergents. Elle s’est en effet réalisée en trois temps :

  • La Chine a d’abord amorcé son décollage économique en se positionnant sur les produits où elle pouvait bénéficier de l’avantage comparatif que lui procurait le bas coût de sa main d'œuvre.
  • Elle est devenue ensuite l'usine du monde ce qui lui a permis d'incorporer bon nombre des connaissances technologiques des firmes mondialisées.
  • Elle est aujourd'hui en train d'émerger dans des produits technologiquement beaucoup plus qualifiés : l’informatique grand public mais aussi photovoltaïque, voiture électrique, biotechnologies demain?

C'est là une situation grave, dans la mesure où le maintien, dans nos pays, d’un niveau de salaire et de protection sociale élevé ne peut avoir d'autre base qu'une économie gardant une longueur d’avance dans les technologies nouvelles.

2. Les raisons d'un retard

Ce défi-là est bien sûr posé à l’ensemble des pays industrialisés, mais il prend un caractère de gravité particulier en France, vu nos carences dans les technologies innovantes. Quand on regarde les points forts de l'appareil industriel français : aéronautique, aérospatiale, nucléaire, TGV, on constate qu’ils datent tous pour la plupart des programmes des années 60-70.

Il semble que depuis, la France a raté le tournant des NTIC. Elle est en train de régresser dans le domaine de la pharmacie qui était un de nos points forts. Elle est largement derrière les USA, l'Allemagne et le Japon dans les éco-industries : sur les cent entreprises vertes les plus prometteuses en Europe, la première entreprise française pointe à la 30ième place, alors que le Royaume-Uni et l'Allemagne placent respectivement sept et trois entreprises dans les dix premières. Enfin elle commence à peine à se positionner dans le domaine des biotechnologies.

Quand on évoque ce manque de compétitivité de l’économie française, on entend souvent évoquer un euro trop fort qui ferait perdre la compétitivité à nos produits ou encore la concurrence déloyale de pays émergents ne respectant aucune norme sociale et aucune norme environnementale.

D'où la tentation toujours sous-jacente de vouloir mettre des barrières aux frontières, quelquefois de la France, en tout cas de l'Europe.

Tous ces arguments ont évidemment un fond de vérité sauf que, dans les mêmes conditions et avec le handicap supplémentaire de la réunification, l'Allemagne gagne des parts de marché en particulier dans la zone euro du fait de l’excellence de ses produits, et de leur avance technologique.

Dans le même temps, la France voit ses exportations régresser tandis que le taux de pénétration des produits étrangers est en hausse continue : 32 % en 2007 soit plus 4% par rapport à 2001.

En fait, c’est dans nos faiblesses internes qu’il faut rechercher l’origine des performances médiocres de notre économie. Nous sommes en train de rater le tournant de l’économie de la connaissance. On peut d’ailleurs aisément en pointer les causes :

  • Il y a d’abord les insuffisances de l'enseignement supérieur français, insuffisances dans le financement mais aussi insuffisance dans les modes d’organisation, qui aboutissent au fait que nous ayons un nombre de diplômés de l'enseignement supérieur singulièrement faible par rapport à la plupart des autres pays industrialisés.
  • Il y a le sous-investissement de notre pays en matière de recherche publique ou privée.
  • Il y a aussi la difficulté à faire travailler ensemble : Universités, instituts de recherche et monde de l’Entreprise.

Tout cela, nous conduis à une véritable panne de l’innovation.

Les principaux indicateurs liés à l'économie de la connaissance et aux processus d'innovation reflètent cette dégradation de la situation française.


Principaux indicateurs liés à l’économie de la connaissance



Economies

(en % du PIB)


France

Allemagne

Royaume-Uni

Suède

Europe

Etats-Unis

Japon

Dépenses totales de R&D

2,1

2,5

1,8

3,9

1,7

2,6

3,3

Dépenses totales de R&D dans le secteur des entreprises


1,1


1,7


0,8


2,5


0,9


1,7


2,5

Dépenses consacrées au capital-risque

0,08

0,06

0,29

0,30

0,11

0,36

0,03

Nombre de chercheurs en entreprises pour mille employés


6,2


6,0


5,0


10,9


4,1


11,5


11,3

Part des diplômés du supérieur dans l’emploi total (en%)


27


26


30


35


25


39


42

Investissement dans les TIC (en% de la FBCF)


17,3


15,4


21,8


26,6


--


29,1


15,9

Nombre de brevets1 des familles triadiques par million d’habitant


39,3


76,0


26,4


72,3


32,4


55,2


119,3

Extrait du livre d’Alain Villemeur et de Jean-Hervé Lorenzi, L’innovation au cœur de la nouvelle croissance, Economica, mai 2009


Faute de pouvoir se positionner sur les technologies nouvelles, l'appareil productif français est donc aujourd’hui globalement dépendant d’une compétitivité/prix, alors que pour conserver une économie à hauts salaires, il faudrait l’être sur une compétitivité hors prix, basée sur l’avance technologique, la qualité, la spécialisation de nos produits ou bien sûr l’innovation dans les processus de production.

3. Les voies du redressement

Tout le monde est donc aujourd’hui conscient que la croissance de notre pays dépendant de sa capacité d'innovation. Or l'innovation est un processus complexe :

  • L'innovation prend sa source dans le développement des connaissances fondamentales. De ce point de vue, la France n’est pas si mal positionnée, avec des scientifiques de haut niveau, ce dont témoigne l’attribution d’un certain nombre de prix Nobel.
  • Il s'agit ensuite de faire passer l'invention scientifique en produit capable de correspondre à une demande ou de la susciter. Cette démarche est différente de la recherche scientifique pure.

Les inventeurs de Google, de Microsoft ou d'Apple ne sont pas les inventeurs d'Internet. Pour innover il faut passer par toute une série de stades : de la recherche fondamentale à la recherche / développement, puis au brevet et enfin à l'opérationnalité de ces brevets avant d’aboutir au processus à une production standardisée. C’est cette chaîne, que l'économie américaine a su fortement développer quand notre pays en a été incapable.

Il n’est donc pas inutile de regarder le mode de développement de l’innovation américaine qui ne correspond pas - et de loin - à une idéologie néolibérale sacralisant le marché, s’enfermant dans une logique à court terme ou bannissant toute intervention de l'Etat.

Le système d’innovation américaine est construit au contraire sur une complémentarité forte entre action publique et action privée. Avec une implication importante de la puissance publique dans tous les processus ; en amont, au stade, où la recherche ne saurait dégager aucun retour sur investissement.

Avec, dans un deuxième temps, une action de plus en plus importante du financement quand dans le processus ; en aval, va aboutir à la création du produit et de sa mise sur le marché.

Les fondements de ce système américain d’innovation datent des années 80 avec deux réformes importantes :

  • le Bay-Dole Act de 1980 qui donne aux universités et aux PME la propriété intellectuelle des inventions qui résulte des recherches menées avec les fonds du gouvernement fédéral.
  • le Small Business Act de 1982 qui réserve aux PME une part importante de la commande publique américaine.

Ainsi, s'est constitué un système, où, on retrouve une coopération très étroite entre l’université et l’entreprise. Après la recherche fondamentale, les agences fédérales mettent en place des programmes d'amorçage technologique (Small Business Innovation Réservation), puis la commande publique crée un marché réservé en priorité aux PME (Small business Act). Ce n’est qu’à ce stade qu'interviennent le « capital risque » et les « business Angel », le tout se développant dans des clusters implantés autour des grands centres universitaires.

Partant du constat de ces insuffisances françaises, il nous faut aujourd’hui repenser notre système d’innovation.

  • D’abord donner une vraie priorité financière à notre enseignement supérieur.
  • Ensuite, le réformer afin qu’une partie importante de nos étudiants n’en ressorte pas sans diplôme ou avec des diplômes ne correspondant à aucune qualification.
  • Abonder le financement public, encourager le partenariat entre les pôles de recherche et d’enseignement supérieur et le tissu économique local.
  • Des plateformes pour permettre aux chercheurs du public et du privé de travailler en commun.
  • Faire bénéficier la recherche fondamentale et les politiques d’amorçage de fonds publics (pour l’essentiel)
  • Dès la phase du concept et de la mise au point du produit, favoriser des financements croisés entre les partenaires publics et privés.
  • De cette recherche publique / privée, faire surgir un certain nombre de start-up, sur lesquelles on concentrerait les aides publiques à la recherche. De ce point de vue, revoir le Crédit Impôt Recherche (CIR) pour le transformer éventuellement en subventions publiques ou en participations au capital (FSI) prioritairement destinées aux petites et moyennes entreprises. Et surtout modifier le maquis des aides et procédures pour aller vers un guichet unique.
  • Dans la commande de l’Etat et des grandes entreprises, faire une grande place pour les petites et moyennes entreprises,
  • Décentraliser l’action d’aide à l’Innovation. C’est au niveau local qu’on peut le mieux repérer quelles sont les entreprises et les start-up qui vont porter l’innovation.
  • Distinguer les politiques d’innovation, des politiques d’aménagement du territoire. De ce fait, il faut éviter le saupoudrage.
  • Pour décider des grands secteurs qui seront soutenus prioritairement, créer auprès du gouvernement un Comité stratégique comprenant des chefs d’entreprise, des universitaires, des chercheurs reconnus par leurs pairs. Ce Comité élaborera une stratégie pour la France permettant d’éclairer les choix pour les quinze prochaines années.

    Cette réforme des systèmes d’innovation en France ne saurait porter de fruits sans que la société française, toute entière, ne se convertisse à une culture de l’innovation. Cela implique que soit donnée aux jeunes, dès le secondaire, une solide culture scientifique.

    Les sciences sociales doivent êtres associées à la culture scientifique afin de poser en débat les choix éthiques liés à l’avenir des sciences (ex : sciences du vivant). Enfin, il faut que l’innovation réponde aux grandes problématiques de notre monde : changement climatique, préservation de la biodiversité, réparation des dégâts de la période industrielle, vieillissement de la population (ex : réponse des neurosciences à la maladie d’Alzheimer), croissance démographique de la planète et problème de pénurie alimentaire.







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